Emmanuelle Mason

Née à Paris en 1976. Vit et travaille à Toulouse.

Agrégation et Capes d’arts plastique. Enseigne à l'Université de Toulouse.

DEA “arts des images & art contemporain” – université Paris VIII – mention très bien.

Diplôme National Supérieur d’Arts Plastiques, (DNSAP), Beaux-arts de Paris (ENSB-A).

Deug et Licence d’arts plastiques. Paris 1 – Panthéon Sorbonne/Saint Charles.

B.T.S. de communication visuelle. Ecole Estienne, Paris.

formation à la gravure, atelier de la Main-Gauche, 2012-2014

formation à la sérigraphie, atelier 54 fils au cm, 2014

formation de Moku Hanga, Myriam Zegler, 2014.

 

 

 

 

Notes sur mon travail.

La série des désastres

La série dite « des désastres » s’inscrit dans une filiation avec la peinture romantique. C’est en regardant les peintures de Friedrich, de Turner ou de Géricault, mais aussi et surtout les images d’actualité que j’ai initié ce travail.Les paysages romantiques sont à penser dans leur dimension transcendantale - c’est l’émotion de l’homme devant la puissance, la grandeur de la nature. De cette

contemplation, l’homme romantique pense avoir accès à l’infini, à Dieu.Or, le monde que j’ai à contempler aujourd’hui a été déserté par Dieu. Et c’est par l’écran ou par la presse que je contemple non plus une nature sublime, mais le réel d’une humanité en crise, les désastres et les civilisations qui chutent.

Pour «Syria», j’ai dessiné à partir des images qui nous parviennent actuellement de Syrie. Kobané, Alep, Homs. Ces noms de ville dont nous parviennent les images traumatisées. Des ruines, de la fumée, des corps, des regards. Je me suis forcée à suspendre mon émotion pour engager un travail de conscience, convaincue que mon rôle

d’artiste est d’être le témoin résistant et solitaire des horreurs qui se jouent dans le monde contemporain … J’ai d’abord réalisé une série de dessins à l’encre, puis j’ai utilisé le procédé de la

sérigraphie pour recomposer une série de 6 dessins où l’encre et le dessin ont finalement pour fonction de faire apparaître le blanc du papier comme territoire du vide et de la perte. Celui-ci devient le silence de mon jugement, le terrain où erre le regard en quête de

sens. A travers la ruine de l’image, je tente de parler de la ruine de l’homme. Le paysage urbain recomposé fonctionne comme une cartographie mentale, peut être même l’autopsie du désastre de la guerre. Je me force à être le témoin actif d’un drame qui se joue si

proche, auquel j’assiste, comme tous, impuissante, les bras ballants, l’âme à vif. Aussi,j’avance à pas prudents pour construire une oeuvre qui soit engagée, horrifiée, mais aussi pudique, silencieuse, respectueuse.Ce travail plastique est mené de front avec un engagement humanitaire, puisque je suis engagée auprès des réfugiés Syriens de Toulouse depuis un 2013 et travaille chaque jour à ce que la France accueille de façon décente ces hommes, femmes et enfants.

A l’atelier, je travaille parallèlement à une série sur les réfugiés, et à une série le changement climatique, qui s’inscriront dans la série des Désastres prochainement.

La série des natures mortes

« La viande est la zone commune de l’homme et de la bête, leur zone d’indiscernabilité,elle est ce «fait», cet état même où le peintre s’identifie aux objets de son horreur ou de sa compassion »

Gilles Deleuze Francis Bacon, logique de la sensation.

En 2007, je quittais l’environnement urbain de Paris pour emménager à Toulouse et à la campagne. Ce quotidien beaucoup plus proche de la nature m’a permis d’entrer davantage en lien avec le cycle de la vie, et d’être en rapport quotidien avec les animaux,mais aussi d’être régulièrement confronté à des bêtes mortes (sur les bords des routes, ou que mes chats me ramenaient, ou lors de promenades.). A l’été 2010, une chouette chevêche nicha dans mon grenier, malheureusement ses 3 petits moururent. Touchée par ce micro-drame, je dessinais leur cadavre, ne sachant que faire d’autre face à ces 3 petits corps morts. C’est comme ça qu’est née la « série des natures mortes ». En 2011, je contactais l’école nationale de vétérinaire de Toulouse, et j’assistais aux séances de dissection et autopsie.La série fonctionne par l’entrelacs visuel d’un travail d’estampe numérique et de dessin à l’encre, ou de gravure à la pointe sèche. Je prends d’abord une photo de la charogne, puis je l’abîme et la dépouille à l’aide d’une palette graphique. J’ouvre les corps de ces animaux, j’en inspecte la viande, je les abstraits du réel qui les a maltraité pour en extraire la matière graphique, le paysage de chair. J’imprime ensuite cette image sur du papier à gravure, et je la rehausse à l’encre de chine ou en superposant une gravure. Mon travail graphique, presque topographique, donne de près un entrelacs abstrait, gestuel et

nerveux, comme des capillarités graphiques, des paysages… De loin, le dessin est hyperréaliste, le «jus » numérique unifiant le tout. Il y a une notion de tissage, de fil, de patience, les plus grands formats pouvant me prendre jusqu’à 80h de dessin…

Ma fascination pour ces charognes relèverait de l’émotion décrite par Baudelaire dans son poème du même nom : ces restes en putréfactions, trouvés sur le bord de la route, participent de l’immonde, du répugnant, de la maladie. Ils nous parlent de l’animal mais aussi de nous, de notre mortalité.Si le sujet est « immonde », la facture, elle, relève de l’orfèvrerie, du délicat.Cette opposition me permet, je crois, d’aborder la question du sublime : ce qui est beau et

effrayant tout à la fois. Il y a, en filigrane, un grand respect pour la bête, mais surtout une intuition que je suis en lien avec la bête. Je sens une fascination d’enfant pour son « animation » (animal en grecque, c’est ce qui est animé, ce qui possède une âme). Cette

« animation » se donne à nous en regardant, par exemple, un troupeau de gazelles bondir, les muscles d’un félin qui court, un cerf immense se mouvoir. Le spectacle de l’animal est fascinant, grand, coupe le souffle, pousse au respect, à la contemplation. Quelque chose d’aussi banal que le cadavre d’un pigeon dans un caniveau, c’est pour moi un

bouleversement. Je pose un regard attendri et mélancolique sur ces dépouilles, je pose aussi le doigt sur cette contradiction humaine qui nous fait traiter l’animal tantôt comme un Autre, tantôt comme un matériau, une nourriture dont la provenance est abstraite, ce vide cognitif et éthique que constitue le concept de viande. Or ce n’est pas la viande que je représente, mais la chair, qui a souffert, expiré, je fais l’autopsie du principe vital… En dessinant, je rends sa peau, sa chair et son os à l’animal, je cherche l’Anima de la pointe de mon stylo devenu scalpel, je gratte, triste de n’y trouver que le rien, le vide, la mort.

 

 


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